Fatema: épisode 1

J’ai ouvert mes yeux vingt-six ans après que ces yeux avaient été fermés. Les mains qu’ont fermé ses yeux sont les mêmes qu’ont passé le Khôl sur les miens. Et comme j’ai connu la vie en se berçant sur ces mains, j’ai connu l’épopée de celle que je n’ai jamais vue mais son amour grandissait dans mon âme avec chaque pas posé dans le patio de l’ancienne demeure dont marchait elle-même dans un passé tombé dans l’oubli… Peut-on aimer quelqu’un sans jamais le voir ? Se dévouer chair et âme pour garder sa mémoire ? Ce n’est le cas que pour les Saints, à ce que je sache, et elle est ma Sainte…Thanatos l’a invitée il y a longtemps au pays des ténèbres, est-elle si aimée par les Dieux qu’ils la prennent si vite ? Les chanceuses d’être ses contemporaines chantaient son épopée dans leurs tentes rouges et aujourd’hui, les quelques âmes dont le fil n’est pas encore coupé, racontent avec remords et regrets le bon vieux temps, toujours glorieux, où vivaient toutes sous l’ombre du grand Arganier.Cet Arganier si ancrée dans la terre, ses racines profondes trouvaient leur origine dans un pays où l’histoire se mêle à la légende. Un pays protégé par le porteur du monde sur ses épaules, s’ouvrant sur un désert vaste le vent grattaient ses roches éternelles et jouaient sur ses dunes une symphonie à ceux qui savaient écouter.Dans une oasis calme vivant selon un ordre figé dans le temps et des traditions ancestrales, elle vît lumière dans un lit, dans une chambre, dans une forteresse qu’on dirait construite par des géants. Ces murailles en brique crue étaient hautes et cernées par des tours rectangulaires, percées par des fenêtres et seule une grande porte, en bois antique ornée par des clous de cuivre et par laquelle un dromadaire pouvait entrer aisément, garantissait l’entrée et la sortie à cette enceinte vue par admiration et peur. Ses cris remplissaient l’air sec de la contrée divisée en seigneurs et esclaves… Son père était un seigneur et de lui elle a eu la couleur verte des yeux comme sa mère lui a transmis une blondeur héritée. Une mère encore jeune… très jeune, elle n’avait que quatorze ans ou presque… Les litanies des vieilles invoquantes les Saints avaient été utiles pour délivrer la nouvelle née mais l’héritière de Maia n’avait pas pu sauver la mère... Y-a-t-il une malédiction plus cruelle que celle d’offrir la vie mais se priver ainsi de la sienne ?C’est le plus grand des sacrifices et le plus noble, endurer des douleurs infernales pour léguer au monde une créature angélique…Cette créature angélique ouvrira ses yeux dans un monde coriace où le corps de sa mère s’est consommé pour lui donner chance de vivre et où son père a été béatifié quelques mois avant sa naissance…Le récit de sa mort lui seul mérite orner des pages blanches par une encre éternisant sa vie. Seigneur et fils des seigneurs originaux… Les premiers blancs conquéreurs de la terre des habitants aux visages brûlés… Leur gloire s’est bâtie sur cette terre par les épaules des personnes qui l’ont accueillit… Féodale par héritage, guerrier par bravoure et commerçant par amour. Il voyageait avec les caravanes du sel et or au plus profond désert et une de ces fois il rata la caravane, il décida alors de la suivre… En vain son neveu astrologue essayait de l’empêcher, il l’accompagna alors dans l’espoir d’intervenir au cas où le malheur prédit par les astres se réalise…Ils étaient au milieu de désert près de la ville aux mille saints, ils se servaient d’un ancien arbre pour s’ombrer et passer la nuit. Les étoiles sont plus claires cette nuit, Uranie enseignait son disciple et l’informait sur le sort des humains en lui indiquant la position de chaque astre. Il s’éloignait de l’arbre protecteur sans se rendre compte, il était si soif pour apprendre et les astres étaient généreux cette nuit, il oublia le malheur prédit et erra dans le désert … Sous l’arbre, l’oncle dormait insouciant il rêvait de sa jeune femme et l’hériter qu’elle porte, enfin il aura une progéniture, un lionceau.Chacun dans son monde, ils ne savaient pas qu’ils étaient dans un territoire maudit, une terre sèche où rien ne vit sauf cet arbre dont la malédiction vit dans son creux… Comme le saule qu’avait accueilli Lilith, cet arbre était la demeure du dragon sans pieds ni ailes, le premier fils de la terre : le python.L’odeur de l’être humain l’attira, il descendit en se glissant et sans aucune hésitation il se servit de la chair grasse, sans le tuer ou l’empoisonner, il dévora l’être devant lui.

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